La Seconde Guerre Mondiale, au jour le jour avec un ancien

Au mois de janvier 2009, les élèves de Terminale avaient eu la chance d’assister à l’intervention d’un ancien élève de Bossuet, venu nous parler de sa jeunesse durant la Seconde Guerre Mondiale.

Son récit m’avait bouleversée. C’est ainsi qu’avec son accord, j’ai pris l’initiative de rapporter par écrit ce témoignage. Ce que vous allez lire dans ces pages est donc le fruit d’un travail de collaboration et d’échange avec cet Ancien, que je ne saurais assez remercier pour sa gentillesse, sa coopération et son soutien.

Caroline MOREAU (2009)

Je me nomme Michel AGNES, j’ai 82 ans et je vais disparaître. C’est le destin de tous les hommes et c’est aussi le mien. Il y a cependant en moi des souvenirs, des images, des paroles, que je voudrais transmettre, vous transmettre. Parce que l’arbre sans racines ne peut produire feuilles et fruits, l’Histoire ne peut avancer si les nouvelles générations marchent sur un sol incertain, une terre inconnue. Il est donc de mon devoir de vous raconter, et plus particulièrement à vous, les jeunes, ce que fut mon enfance durant la Seconde Guerre Mondiale, cette enfance à laquelle je devais dire adieu, comme tous ces milliers de petits Français, le 3 septembre 1939. Au travers de ces années de guerre, cinq épisodes marquèrent profondément ma vie. Ils m’ont fait comprendre, devenu adulte, la nécessité du pardon et du respect de l’autre, combat contre l’oubli et pour la paix. En vous relatant cela, je chercherai à être le plus sincère possible, que le propos soit flatteur ou non. Il m’arrivera aussi d’être ému, peut-être partagerez-vous également cette émotion avec moi. Dans ces pages, vous ne trouverez aucun héroïsme, juste le parcours difficile d’un enfant qui avait onze ans lorsque mon témoignage débute, qui avait onze ans en 1939.

En 1936, après trois ans passés à l’école des frères de Saint Joseph, je rentre avec deux ans d’avance dans la classe de septième tenue par l’Abbé Faurie à Bossuet. Cet établissement est alors dirigé par des frères qui y maintiennent un strict règlement : punitions, arrêts pendant les récréations et lignes à copier les dimanches après-midi. Nous avons cependant la chance d’étudier dans des locaux neufs, car construits à partir de 1930, grâce à l’emprunt réalisé par une courageuse association de parents d’élèves. En effet, il ne faut pas oublier que, depuis 1920, les cours étaient dispensés à l’école Bossuet de Lacabanne à Cublac où la discipline des prêtres était terrible. Ajoutez à cela l’absence d’eau courante et d’électricité, et vous comprendrez peut-être un peu mieux pourquoi les souvenirs des anciens élèves ont toujours été aussi tenaces à ce sujet.

Bref, en 1936, j’ai huit ans et suis l’aîné d’une famille de cinq enfants. Mon père est médecin généraliste accoucheur, ma mère assure son secrétariat. Mes grands-parents maternels sont agriculteurs à quinze kilomètres environ de Brive, dans une propriété de trente-deux hectares, et emploient une dizaine de personnes pour les aider dans toutes les tâches agricoles qui, je le précise, étaient entièrement manuelles ! Quant à mes grands-parents paternels, eux aussi aidés par des salariés, ils tiennent une ferme de quinze hectares à Pazayac, une petite commune de Dordogne située à une quinzaine de kilomètres de Brive. Il n’y a ni eau courante, ni électricité et la pauvreté est criante. L’année s’écoule donc ainsi, rythmée par les foins, les moissons, les battages, les vendanges…

 

À Bossuet, nous sommes trois cents élèves dont approximativement un tiers de pensionnaires, lesquels ne sont autorisés à sortir de l’établissement que les dimanches, de midi à 17 heures. Pour ma part, je suis « externe surveillé » de 8 heures à 19 heures tous les jours de la semaine. Enfant gâté, insouciant et joueur, je me passionne pour le sport, tandis que mes résultats scolaires restent médiocres.

Mais l’Histoire, tel un roulement de tonnerre lointain, nous rattrape. En 1933, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne et publie « Mein Kampf ». De 1935 à 1938, il réarme son pays, occupe la Rhénanie et annexe l’Autriche pour former le Troisième Reich. Nous laissons faire, faisant preuve de lâcheté, de négligence, d’indifférence. Et nous allons le payer très cher. En 1938, Hitler reprend à la Tchécoslovaquie la région des Sudètes. La France et l’Angleterre capitulent encore une fois. Le 1er septembre 1939, à quatre heures du matin, Hitler envahit la Pologne, après un traité secret conclu avec la Russie. La réaction de la France et de l’Angleterre ne se fait pas attendre : deux jours plus tard, elles déclarent la guerre à l’Allemagne.

Déjà, en 1937, c’était un dimanche, mon père m’avait dit : « Les Boches n’ont rien compris, Michel, tu dois savoir ce qui t’attend, tu vas être obligé d’y revenir ». Papa, né en 1898, avait fait la guerre de 1914-1918 pendant deux ans, comme infirmier. Il savait ce que c’était, lui, les blessés qui gémissent en appelant leur mère, ceux qui rampent vers le bidon qu’un homme, tué d’une balle dans le front, vient de lâcher, l’ouragan de fer et de feu qui s’abat sur des hommes tassés dans des trous boueux, la mort, la mort, toujours et encore la mort. Mais, gazé puis blessé, il avait été rapatrié à l’arrière. Il avait ainsi obtenu la Croix de guerre avec deux citations. Je me revois donc, en ce dimanche après-midi, penché à ses côtés sur des journaux « L’Illustration ». Nous refaisons ensemble toutes ses « campagnes » en Champagne, dans l’Artois, la Somme, la reprise du Mont Kemmel… Avec lui j’enterre les morts et soigne les blessés. Il me raconte, il m’apprend. Il me donne la haine des « Boches ».

C’est ainsi qu’en quelques mois, l’enfant de onze ans que je suis va devenir un adulte de treize ans.

Ce que je vais maintenant vous raconter n’est pas écrit dans les manuels scolaires, ou peut-être si, mais de façon brève, floue. Cela est resté toutefois imprimé en moi, comme dans le cœur de ces millions d’enfants, de parents, de grands-parents français qui vivaient sereinement, jusqu’à ce jour désormais immortalisé par l’Histoire du 3 septembre 1939.

 

Il est 10 heures du matin ; nous sommes dans les champs, coupant et ramassant le tabac. La terre exhale des senteurs parfumées indescriptibles, des senteurs qui incitent à contempler amoureusement ces immenses prés, jusqu’à ce point ultime de douce fusion entre les herbages tendres et le bleu pur du ciel, là où notre imagination, irrésistiblement attirée, se complaît dans la contemplation de sphères inconnues. Soudain, brisant le silence seulement ponctué par les cris rauques de quelques fauvettes piaillant déjà très haut au-dessus de nos dos courbés, le tocsin se met à sonner. Une minute, deux minutes, cinq minutes. Les yeux hagards, nous nous mettons à courir les uns vers les autres, cherchant vainement dans un regard autre chose que le miroir de nos propres inquiétudes, un petit quelque chose de rassurant, mais qui ne vient pas. Près de moi, Jean, un ouvrier de cinquante ans, un dur qui a fait la guerre de 14/18, pleure. Les femmes éclatent en sanglots. J’entends alors la voix de mon grand-père qui, peut-être de façon un peu trop calme, un peu trop posée, articule : « Disons un Ave Maria ».

La tempête, dès lors, se déchaîne. Mais s’arrêtera-t-elle un jour ? Tout l’après-midi nous déménageons Tante Simone et Oncle Henri car lui part le soir même à Périgueux où il est lieutenant chez les tirailleurs indochinois. Mon oncle magistrat part lui aussi le soir même, confiant sa femme et son fils à ma grand-mère. En quelques jours, les huit fermes du village de mes grands-parents se retrouvent vides d’hommes, lesquels laissent, en partant, tous les travaux agricoles inachevés. Pour un enfant, c’est le monde qui s’écroule.

Mais, en ce début de septembre 1939, nous n’imaginons heureusement pas que cette guerre va durer six ans, entraîner près de cinquante millions de morts de par le monde et raser tant de villes et de villages de notre belle carte de France. Non, nous ne savons pas… Pas encore…

En trois jours, six millions d’hommes sont mobilisés ; je vous laisse imaginer l’agitation, le désordre, l’improvisation et l’inquiétude générale qui règnent à Brive. Mon père, médecin capitaine, part à 23 heures le deuxième jour. L’angoisse nous étouffe. Il est 22 heures, en ce 4 septembre 1939, lorsque je frappe à la porte de la chambre de mes parents. « Entre » dit mon père. Il se tient au milieu de la pièce qu’éclairent deux petites lampes de chevet, prêt, sanglé dans sa tenue d’officier. Sans un mot, il se dirige vers la table de nuit. Je suis des yeux sa silhouette, précédée par son ombre déformée se déplaçant sur le tissu clair des murs et celui, plus opaque, plus lourd, des rideaux tirés. Les coins de la chambre sont sombres, comme des tanières inquiétantes, alors que les gestes de mon père, révélés par la douce lumière jaune, semblent comme suspendus et amortis par le silence de la nuit. Il se penche, ouvre un tiroir, y prend sa croix de guerre, revient vers moi et la pose sur ma poitrine. « Mon petit, si je ne reviens pas, je te confie ta mère et tes frères et sœurs. En regardant cette croix, tu ne lâcheras jamais ». Je tremble, je suis blanc d’émotion.

Peu de temps après, nous partons à la gare dans le noir total. Défense passive oblige, toutes les lumières de la ville sont éteintes. Sur le quai, tout est froid et sombre, tout se perd dans des nuances de noir, de gris, de solitude et d’angoisse. Les adieux sont terribles, je revois encore ces femmes pleurant et ces hommes silencieux et droits face à elles. C’est affreux. Après que les feux rouges du dernier wagon eurent disparu dans le tournant, nous rentrons avec maman, remontant les rues désertes, encadrées par les blocs immenses et obscurs des maisons, tandis que devant nos yeux flotte encore cette image du train disparaissant dans un ultime virage. Pour aller où ? Pour nous mener où ?

 

Comme vous pouvez l’imaginer, il n’y a pas de rentrée scolaire à Bossuet. L’établissement est en effet désormais réquisitionné, et les classes vont être regroupées, car, en plus de l’absence de bon nombre de nos professeurs, les élèves pensionnaires ne peuvent plus être logés, les dortoirs étant transformés en hôpital. Nous allons ainsi vivre sept mois ce que l’on a appelé la « drôle de guerre » : derrière la ligne Maginot et la ligne Siegfried, les deux armées s’observent, sans progresser. Toutefois, l’impréparation française est évidente. Lors d’une de ses « permissions », Papa nous dira en effet que nos avions sont « nuls », que les pièces manquent. Lentement pourtant, le pays se mobilise : ainsi, à Cosnac, démarre bientôt la construction d’une usine d’armement destinée à produire des canons antichars. En novembre, j’apprends la nouvelle : Marcel Quintaux, un des chefs de notre troupe scoute, est tué, abattu avec son avion de chasse. C’est un de nos premiers morts. Le même mois, notre famille s’agrandit avec la naissance d’une sixième enfant. Papa doit rentrer. Il ne rentrera qu’en février 1940. Quant à moi, je reçois un vélo neuf ; aussitôt, je bricole une remorque et, dorénavant, assure seul tous les déplacements et transports – y compris ceux de mes frères et sœurs - entre Pazayac, la ferme maternelle et Brive.

L’enfant de douze ans et demi que je suis va maintenant vivre sa troisième et terrible épreuve : la débâcle. Le 9 mai 1940, les Allemands attaquent la Belgique et la Hollande et contournent ainsi la ligne Maginot. Un mois plus tard, ils sont vainqueurs sur tous les fronts. Les Anglais, repliés sur Dunkerque, se rembarquent dans une pagaille terrifiante, abandonnant tout leur matériel à la suite des sanglantes batailles sur les plages de la Manche. Le 14 juin, les Allemands rentrent dans Paris. En deux semaines, des millions de Français quittent leurs villes du Nord pour fuir vers le Sud. C’est l’exode. Dans Brive, le désordre est indescriptible. Devant mes yeux défilent encore ces milliers de pauvres gens, interminable cordon de femmes, d’enfants et de vieillards installés sur des tombereaux, tandis que les plus jeunes marchent à pied ou poussent des vélos.

En chemin, certains ont enterré des morts, hâtivement, tandis que les rumeurs sourdes des avions se rapprochant dans le lointain rendaient leurs gestes nerveux et faisaient trembler leurs lèvres sèches accélérant une brève oraison. Ils continuaient ensuite leur route, à peine bloqués un court instant par des véhicules sans essence aussitôt renversés dans les fossés, au milieu des cris, des injures, des hennissements, se jetant dans les fossés pleins d’une herbe grasse à la moindre alerte, et se relevant pour continuer, encore et encore.

 

Nous, Brivistes, entendons des rumeurs inouïes sur l’arrivée des Allemands, leur brutalité et leur cruauté envers les populations. Tout cela nous effraie en même temps que la ville est en proie à la plus affolante des paniques, renforcée par l’absence totale de forces de l’ordre. Absentes, disparues, envolées. Ce sont donc les scouts, autrement dit des jeunes entre douze et quatorze ans, qui essaient de mettre un peu d’ordre à chaque carrefour ! Mais avec des gens affamés, inquiets et épuisés, vous devinez la violence.

Pourtant, avec les scouts, je vais faire de mon mieux pour aider tous ces réfugiés. Nous relogeons ainsi des familles – dont une avec cinq enfants et pour laquelle je garde aujourd’hui un souvenir très vivace - dans des hangars, des greniers, des abris. Nous leur apportons de la paille, des paillasses, un poêle et un peu de bois. Les voici « sauvées », du moins pour l’instant. Mais une autre affaire nous attend : en gare de Brive, tous les trains sont bloqués, faute de charbon, et les passagers, entassés depuis des jours dans les compartiments où se mêlent des odeurs étouffantes de sueur et de cuir chaud, s’accrochent désespérément à leur place. En attendant leur départ vers Decazeville, Edmond Michelet organise les secours qui consistent notamment dans la préparation de repas distribués par les scouts. Nous y passons nos nuits, faisant cuire dans des fûts de deux cents litres des « soupes » que nous portons ensuite le long des convois. Nous aidons également les femmes à descendre par les fenêtres, seules ouvertures possibles car toutes les portes sont bloquées par la foule amassée jusque dans les couloirs, afin qu’elles puissent faire leurs besoins sous les wagons. Puis nous nous dépêchons de les remonter immédiatement après dans les compartiments, tant elles ont peur de perdre leur place.

 

Un jour, à la ferme maternelle, arrivent deux camions de Verdun. Soixante-dix personnes, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, en sortent. Ce sont toutes les familles d’une même usine qui ont fui leur domicile, laissant tout derrière eux, à la merci de n’importe qui, abandonnant même des morts en chemin. Mais, maintenant, ils n’ont plus rien, ni essence, ni argent, ni nourriture. Rien. Mon grand-père mobilise alors les grands bacs à « cochonade » et m’envoie faire le tour des huit fermes voisines pour réunir légumes, viande, œufs et fruits. Pendant plusieurs semaines, ils vont ainsi loger dans le foin de la grange et seront soutenus par toutes les fermes de notre village. Un bel exemple d’entraide et de partage. De même, à Pazayac, ma grand-mère installe une « roulante » de l’armée, c’est-à-dire une cuisine mobile, qui sera alimentée par les produits de toutes les fermes des alentours. Ce sont alors chaque jour plusieurs centaines de « réfugiés » (car nous les appelons ainsi) qui défilent devant la ferme, pauvres démunis qui n’ont plus rien et auxquels nous essayons d’offrir le maximum. Ce sont eux mais ce pourrait être nous.

Parallèlement, l’Histoire poursuit son chemin, lentement mais inexorablement. Vous connaissez la suite : le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain demande l’armistice ; le 18 juin 1940, le Général de Gaulle lance son fameux appel de Londres et demande aux Français de continuer la lutte.

Quant à nous, à notre modeste échelle, il nous faut tenir, tenir, tenir, tenir. Il n’y a plus d’hommes pour les moissons, les foins, le tabac, les étables. Ce sont donc les femmes et les enfants qui doivent faire face, pour survivre. Et c’est ce que nous faisons, tandis que des appels à l’aide, toujours plus nombreux, fusent de partout : des voisins, du village, de Brive et d’ailleurs.

Dans ce contexte de peur et de désordre indescriptibles, je vais vivre ma quatrième et terrifiante épreuve. Cela se passe un soir de novembre 1940. Nous sommes tous à table quand, soudain, la dispute éclate. Tout commence avec mon grand-père maternel qui prend le parti de Pétain, le sauveur de 1914. Mon père, proche des cheminots, défend quant à lui les idées de de Gaulle. À partir de là, tout explose. Les hommes s’insultent, je vois leurs veines bleuies se tendre sous la peau rouge du cou, tandis que certains vont même jusqu’à proférer des menaces de mort. Pour quoi au juste ? Pour des histoires de trahison, de défaite, de France libre et que sais-je encore ? Oui, c’est cela, pour des histoires de guerre, car nous sommes tous en guerre, la gangrène s’est infiltrée jusque dans notre foyer, jusqu’autour de notre tablée. Je suis atterré, effondré, je ne vois plus rien.

Je veux maintenant vous faire part du cinquième événement qui a bouleversé ma jeunesse déjà bien abîmée. J’ai oublié la date exacte, mais pas l’épreuve. Il s’agit d’une prise de conscience totale, brutale, de tous les désordres survenus depuis un an. Étouffement physique, désespérance totale, haine des adultes, mépris insultant pour leur nullité, leur incapacité, leur impréparation. J’ai pris une grande décision. Je vais me suicider. Je connais parfaitement le revolver d’ordonnance de papa. C’est lui que je vais utiliser. Et c’est à ce moment qu’une réaction salutaire, remontant de l’éducation reçue, transforme brusquement ce désespoir en une folle rage de vaincre. Plus jamais je ne serai nul comme l’ont été les adultes ; je veux devenir fort, maître de mon destin. Je viens d’acquérir une volonté, une force de caractère, une chance que je n’ai comprise que bien plus tard. Vous partagez aujourd’hui ce secret avec moi.

1940. Le désespoir est total. L’Allemagne va tenter d’envahir l’Angleterre ; l’Allemagne va occuper la Yougoslavie, la Grèce, la Crête, la Norvège ; l’Allemagne semble invincible. En France, deux camps opposés se créent tandis que l’armistice, signé le 22 juin, se transforme en haines inexpiables.

 

1941. Les troupes allemandes de Rommel arrivent jusqu’en Égypte. En juin, l’Allemagne envahit la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie, puis arrive à Moscou et Leningrad. À l’Ouest, la Luftwaffe allemande bombarde massivement Londres et les autres grandes villes britanniques, causant ainsi la mort de 30 000 personnes et la destruction de plus de deux millions de foyers. Mais l’Angleterre se relève, héroïque. Peu de temps après, en décembre, l’espoir renaît pour les Anglais : le Japon attaque les USA à Pearl Harbour, dans le Pacifique, ce qui amène le Président Roosevelt à s’engager, quelques mois plus tard, dans la Seconde Guerre Mondiale aux côtés des Alliés.

 

1942. Une page se tourne avec la victoire d’El Alamein, comme vous le trouverez dans tous les manuels d’Histoire. Mais ce qui n’y sera pas écrit, c’est à quel point cette victoire constitua un véritable bouleversement moral pour nous, Français. En effet, lorsque nous apprenons qu’une division française réussit à tenir tête à deux divisions blindées d’élite allemandes pendant quinze jours, contribuant ainsi à la victoire finale, nous pleurons littéralement de joie à ce premier signe d’espoir. Vous devinez alors mieux avec quelle impatience, quel silence, nous prenons la « radio de Londres », d’autant plus que, le 11 novembre, nous apprenons le débarquement allié en Afrique du Nord. Tel la mince flamme qu’un courant d’air mesquin avait tenté d’éteindre, notre espoir, encore tout étourdi du danger auquel il vient d’échapper, se ravive, timidement. Mais cette ébauche, ce renouveau de confiance en l’avenir s’effondre brutalement lorsque, ce même jour, à 10 heures du matin, les stukas allemands rasent la ville et l’école, sirènes hurlantes. Deux heures plus tard, à midi, arrivent les premiers blindés. Ils sont énormes, impressionnants et, comme si leur taille ne suffisait pas pour nous humilier, ils écrasent les voitures et tous les autres objets gênant leur passage, pour bien appuyer cette puissance qui nous manque. Le bruit assourdissant de leurs chenilles foulant les rues de Brive, là où, seulement quelques heures auparavant, des piétons déambulaient, est réellement quelque chose que je ne pourrai oublier. Trois divisions allemandes vont ainsi défiler deux jours et deux nuits sans interruption dans notre cité gaillarde. Sentiment d’impuissance, d’impuissance atroce, d’impuissance atroce devant une telle force.

 

1943. La vie devient effrayante : arrestations, fusillés, villages brûlés… Sur les trottoirs de Brive, dans quelques magasins, derrière les volets calfeutrés des maisons, s’échangent les nouvelles ; on découvre ainsi des récits inracontables sur les tortures infligées par la Gestapo à l’Hôtel Terminus.

Face à cela, que fait et devient l’enfant que je ne suis plus ? À Bossuet, je travaille avec rage dans des conditions difficiles. À la maison, malgré les sept enfants, nous accueillons quatre à six personnes de la famille en difficulté. Je monte alors m’installer au grenier où je vivrai pendant quatre ans, dans une chambre de cinq mètres carrés, sans eau ni chauffage. Mais vous devinez aisément qu’à dix, douze ou quatorze dans une maison, il faut savoir aider, partager, concéder, consoler, d’autant plus que je suis l’aîné des sept enfants. Ainsi, pour faire un gâteau à Noël, je donne ma carte de ravitaillement « sucre » à maman et ne vis que de saccharine.

Tous les matins, je me lève à 4 heures. Comme il n’y a pas de gaz à cette heure-là, je chauffe une casserole avec les boulettes de papier que je récupère de mes brouillons. Je bois un « café » de glands calcinés avec du pain sec (environ la moitié de ma ration de 300 grammes - je suis « J3 » et c’est le maximum possible). Puis, tandis que la nuit résiste de plus en plus faiblement aux assauts du jour, je travaille au milieu d’une chambre où dorment encore trois enfants, sous une ampoule suspendue au plafond. Tout cela sans chauffage, bien sûr. Enfin, à 7 heures, nous partons pour Bossuet.

 

Il y a également la ferme de Pazayac où je bêche un jardin potager pour aider à nourrir la famille. J’y passe tous mes dimanches. Dès qu’il y a deux jours sans classe, et c’est fréquent, je dois aller aider aux travaux de la ferme de mes grands-parents. Il n’y a plus d’hommes et je dois assumer les tâches les plus dures : foins, moissons, battages, vendanges. Tout est manuel. J’ai quinze ans et travaille comme un adulte, ce que je suis peut-être déjà. Tous mes déplacements se font à vélo et avec une remorque souvent pleine. Les pneus sont rares, usés, et je crève souvent deux fois pour un seul parcours. En 1944, je n’ai plus de chaussures : mes galoches à semelles de bois sont éclatées, mes espadrilles sont « mortes ».

En un mot, il n’y a aucun répit, aucune joie, aucunes vacances, aucun voyage. Tenir, tenir ; aider, aider, cela suffit.

Pour bien revivre tout cela avec moi, imaginez aujourd’hui un monde totalement silencieux : pas de téléphone, pas de radio, pas de télévision, pas d’appareil électrique. Le silence est partout absolu ; les pensées, les peurs s’insinuent plus facilement…

 

Nous allons maintenant revivre ensemble l’année 1944, la plus dure. En effet, les tensions sociales, familiales, locales et nationales s’intensifient de plus en plus rapidement, de plus en plus violemment. Les jeunes partent au STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne ; ceux qui s’y refusent rejoignent les maquis, la Résistance ; d’autres encore choisissent de s’engager dans le camp de la Milice tandis que les plus audacieux sont partis en Angleterre ou en Afrique, via l’Espagne.

 

Avril 1944. Il est seize heures trente environ. La cour de Bossuet est vide, laissant ainsi s’épanouir le doux silence de cet après-midi de printemps, silence à peine troublé par la voix d’un professeur s’échappant par une fenêtre entrouverte. Soudain, les Allemands débarquent : ils viennent arrêter mon camarade Michel Paulus, engagé depuis longtemps dans la Résistance. Par chance, celui-ci a déjà quitté l’école. Il s’apprête à rentrer chez lui lorsque, prévenu à temps, il part se réfugier et se cacher chez des amis. La suite, vous la connaissez, tout élève de Bossuet la connaît : le père de Michel arrêté, sa mère confrontée à un choix impossible – demander à son fils de se livrer ou bien laisser son mari entre les mains de la Gestapo - et enfin Michel, allant se constituer prisonnier. C’est également à cette époque que nos deux amis juifs disparaissent, happés par la fuite vers un ailleurs impossible. En outre, cinq de mes camarades sont devenus miliciens : ils « travaillent » les week-ends et vont se battre contre les maquis, sur les hauteurs de Brive. Les opinions s’affirment de plus en plus clairement, entre Résistance et collaboration. A Bossuet, les Allemands occupent environ la moitié des locaux. Pendant nos cours, résonne désormais le bruit sec des balles heurtant le mur de la cour des grands : les Allemands s’entraînent dans notre établissement en tirant à balles réelles, à quelques mètres seulement de nous. Les pigeons s’envolent, les arbres se taisent et les têtes se courbent. Regardez bien les murs de la cour : vous y verrez encore, gravé pour l’éternité, l’impact des balles, comme une mystérieuse constellation d’étoiles, d’étoiles de mort. Et comme pour accroître encore –mais est-ce possible ?- ce sentiment d’angoisse permanente que l’arrivée de l’ennemi à Brive avait engendré, les Allemands, au moindre attentat, prennent dix otages, les déportent ou les fusillent.

 

Les Allemands, en effet, sont devenus enragés Je me souviens particulièrement de ce 6 mai 1944 où ils achèvent six maquisards blessés près de notre ferme. Dénonciation ? L’Histoire n’a pas retenu les dessous de l’affaire ; peut-être ne les a-t-elle jamais connus. Elle a toutefois laissé une stèle, modeste pierre où six noms sont gravés, pour que tous se souviennent de ces hommes morts, comme tant d’autres, parce qu’ils avaient voulu résister à l’occupant. Un autre jour, je suis à Pazayac, en train de biner un champ de pommes de terre lorsque les Allemands brûlent deux maisons et se lancent à la poursuite des maquisards qui s’y cachaient. Surpris par la violence, effrayé par le danger que je risque en restant ainsi debout, je me mets à courir vers le fossé le plus proche et m’y jette, enfonçant mon corps dans la terre humide, cachant ma tête parmi les hautes herbes grasses. Paralysé par la peur, je reste ainsi deux heures durant sans bouger, écoutant les cris, les coups de feu et le crépitement des flammes. La mort est partout, même dans le calme de la campagne.

Un matin de mai, il est sept heures. À la maison, nous nous apprêtons à partir pour l’école. Soudain, plusieurs coups de sonnette ébranlent violemment le calme de notre foyer. Maman va ouvrir la porte. Ses pas raides résonnent dans le couloir maintenant silencieux, tandis que dehors, des voix fortes crient des mots que nous ne pouvons comprendre. Ses longs doigts effilés manipulent avec habileté les verrous de la porte d’entrée, ils ne tremblent pas, on dirait même qu’elle va sortir faire ses commissions. Mais, brusquement, la porte s’ouvre. Des silhouettes armées, des silhouettes portant l’uniforme allemand, s’engouffrent dans notre corridor. Ils sont en tout une bonne vingtaine. Ils courent partout, envahissant la maison, le grenier, le jardin. Deux officiers de la Gestapo hurlent « Papiers ! » à Maman qui leur présente aussitôt le livret de famille. Les sept enfants sont là. Incompréhension totale de la part des officiers. Quinze minutes passent. Nous nous tenons tous derrière Maman, tremblants de peur mais muets, nos têtes se courbant un peu plus à chaque claquement des bottes, là-haut, sur le plancher de nos chambres. L’attente est horrible. Nous n’osons bouger, je suis complètement annihilé et notre terreur s’accroît avec ce sentiment de faiblesse, d’impuissance face à l’occupant. 

Brusquement, les deux officiers vocifèrent des ordres à l’intention des soldats dispersés un peu partout dans les pièces et le jardin et tous quittent en courant notre maison, l’arme au poing. Dans le salon redevenu silencieux, nous nous regardons, incrédules. Mais les cris se prolongeant dehors, nous nous précipitons à l’une des fenêtres donnant sur la maison d’à côté. Et là, nous comprenons tout. Les deux officiers, suivis des autres soldats, font sortir dans la rue nos voisins, une famille de sept personnes, et les poussent ensuite dans des camions. Nous ne les reverrons jamais : leurs vies, après avoir côtoyé l’horreur, la souffrance et l’humiliation, finiront par s’éteindre, écrasées sous le poids trop lourd de la mort. Tous étaient juifs.

 

Fin mai, nous passons le baccalauréat dans des conditions très difficiles : une alerte aérienne pendant l’épreuve de physique nous envoie dans les tranchées construites dans la cour. En effet, face aux différents signes annonciateurs d’une possible défaite de l’armée du Reich, les Allemands multiplient les arrestations, les fusillades et les déportations, dans le but d’effrayer une population qui semble se réveiller à l’espoir. Partout, la répression est terrible. Ainsi, la tentative de libération de Tulle par les maquisards engendre, le 9 juin 1944, l’horrible massacre dont vous connaissez tous les détails sinistres. Le 10 juin, la division Das Reich, à qui l’ordre avait été donné de réduire les maquis entre Tulle et Limoges - l’annonce du débarquement allié en Normandie ayant intensifié le nombre de sabotages commis à l’encontre des garnisons allemandes - pénètre dans le village d’Oradour-sur-Glane, aux alentours de 14 heures. Le lendemain, il ne reste plus du bourg que des pans de murs calcinés et brûlants, dont les formes tordues se détachent parmi les vapeurs de fumée qui subsistent encore. Oradour-sur-Glane est rayé de la carte, avec ses 642 habitants. C’est le plus grand massacre de civils commis en France par les Allemands.

 

Fin juin, j’apprends qu’une vingtaine de jeunes maquisards de l’AS (Armée Secrète) ont été tués aux Périers. Sachant que mon cousin Jean combat à leurs côtés, je pars dès le lendemain pour Beynat à vélo, traversant les postes allemands, où je sens peser sur ma jeunesse les regards méfiants des soldats, et enfin les portes du maquis. Là, je retrouve mon cousin et l’AS, tous marqués par les pertes en hommes de la veille mais extrêmement motivés. Malheureusement, ils refusent de me garder avec eux, à cause de mon jeune âge.

Depuis le 6 juin 1944, date du débarquement en Normandie, nous vivons dans une espérance permanente, la certitude de notre libération prochaine étant renforcée par le débarquement des Alliés en Provence, le 15 août. Partout les Allemands sont écrasés. C’est ce même jour que Brive est libérée. Les Allemands doivent se rendre et ce sont désormais les « hommes de l’ombre » qui prennent position dans la cité gaillarde. Joie, larmes, fin d’un temps cauchemardesque, les mots sont faibles pour décrire l’immense soulagement qui nous assaille alors. Mais la guerre est encore loin d’être terminée.

 

Le 16 août, à l’âge de seize ans, je suis enrôlé par les FFI avec trois autres camarades qui certifient mes dix-huit ans. Nous couchons sur la paille dans une école, tentant de remettre en état ce qui peut l’être parmi toutes les ruines laissées par les bombardements. Dans la cour, nous sommes chargés de garder les soldats prisonniers, tandis que leurs camarades continuent de bombarder la caserne où les troupes françaises ont du mal à utiliser correctement les canons abandonnés là par les Allemands. Pendant deux mois, nous amenons les prisonniers sur les hauteurs de Brive, afin qu’ils réparent les tunnels et les voies ferrées sabotés par le maquis, notamment pendant la libération de la ville. Couchés sur l’aile de vieux camions T 45 Citroën et armés de mitraillettes STEN, nous sommes censés tirer sur un soldat allemand qui sauterait du camion.

En octobre, mes trois camarades sont envoyés au front, au 9ème Zouave. Invoquant mon jeune âge, mon départ au front est refusé. Je suis furieux et donne ma démission. Pendant ce temps, les privations de la guerre persistent toujours, mais l’espérance est revenue, rendant ainsi l’acceptation des sacrifices plus facile.

Le 8 mai 1945, je suis à Paris afin de m’inscrire au lycée Saint Louis. Brusquement, la radio annonce la signature de l’armistice par l’Allemagne. Aussitôt, je suis pris dans une atmosphère de folle joie, Paris est en liesse, partout les gens courent, partout les gens s’embrassent et pleurent, partout les fenêtres s’embrasent de bleu, de blanc et de rouge. Devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, je suis choisi pour sonner le grand bourdon de douze tonnes. Il faut en tout huit hommes pour parvenir à l’ébranler puis à le faire sonner. La joie se lit sur tous nos visages, fait danser le grand bourdon, se propage dans chaque recoin de rue et enflamme la capitale. Souvenir inoubliable.

Avant de conclure ce qu’a pu être la vie d’un jeune Français de douze à dix-sept ans pendant la Seconde Guerre Mondiale, je souhaite rendre un témoignage tout particulier à nos « agricultrices », nos paysannes. En effet, dans notre village où tous les hommes étaient prisonniers, comment ont-elles pu tenir pendant six ans les fermes, élever leurs enfants, faire les travaux les plus durs, et tout cela sans eau courante, sans tracteur, sans automobile ? Il faudra qu’un jour un auteur de qualité sache le raconter.

Je n’ai pas encore mentionné tout ce que je dois à l’École Bossuet. Une école n’est pas seulement un lieu fermé où l’on étudie afin de se former à un métier, non, c’est bien plus : c’est aussi une maison où l’on grandit, où l’on s’initie à la vie, avant de s’engager sur la route des adultes. J’y ai ainsi appris l’obligation et l’exemple d’une rigueur morale et intellectuelle exigeante, constante. Pour ne donner qu’un exemple, je citerai celui des professeurs vivant dans des chambres de quinze mètres carrés et ne possédant rien d’autre, pas de voiture, par exemple. Je dois aussi dire que je réalise mieux aujourd’hui à quel point ces hommes avaient tout donné, allant même jusqu’à se séparer de biens matériels ou de relations amicales pour aller enseigner à Bossuet. Je reste admiratif et stupéfait devant leurs sacrifices.

 

Pour terminer, je souhaite que nous gardions, et surtout vous les jeunes qui lirez ces pages, cinq conclusions de ce témoignage. Tout d’abord, savoir montrer un respect infini, fraternel et admiratif pour tous ceux qui ont donné leur vie pour la liberté d’un peuple, bien souvent différent du leur. Devant tout monument ou cimetière, sachez prendre du temps. En Normandie, à Omaha Beach, reposent tant de jeunes Américains ; approchez et lisez : « Tim, 1926 - 1944 », « John, 1925 – 1944 ». Dix-huit ans, dix-neuf ans ; c’est votre âge, vous, élèves de Terminale ! Et si vos pas vous conduisent dans le Nord de la France, des cimetières néo-zélandais, canadiens, anglais, australiens ou encore africains vous rappelleront tous ceux qui ont dû se sacrifier ; sachez leur donner du temps et de la reconnaissance.

Ensuite, la guerre ne s’affronte qu’avec les deux « jambes », c’est ce que j’ai compris au terme de ces six années de guerre que nous venons de revivre ensemble. Mais ce principe peut également s’appliquer à la vie elle-même, pour nous permettre de vivre et d’affronter notre destinée. L’une, la « jambe » gauche, représente l’effort humain, celui-là même que vous pratiquez tous les jours : pour vous les jeunes, faire ses devoirs, apprendre la citoyenneté, la civilité… Tous les professeurs, les parents, les entraîneurs vous y encouragent. Mais il existe aussi une « jambe » droite ; c’est elle qui représente ce qui dépasse les forces de l’homme, mais qui, au lieu de l’abattre et le dominer, le grandit : la mort, la souffrance, notre destin cosmique. Une maman perd son enfant, un adolescent se suicide, à quarante ans vous apprenez un cancer et la mort, à soixante ans les prémices d’Alzheimer. Cela s’appelle l’analyse, la lucidité, la prière, l’altruisme, la spiritualité, l’espérance. Grâce à cette « jambe » droite, l’Homme peut réussir à surmonter toutes les difficultés, tous les problèmes, tous les ennuis qui l’accablent.

 

Jean DEBRUYNE écrit :

« Quand est venue la guerre, ma prière est devenue un abri, un rempart miraculeux. Il a fallu la rude expérience de l’exode pour arriver à ce décapage de la prière et descendre jusqu’à la vérité d’un silence intérieur naissant comme une source en plein désert. ».

Une pensée et une réflexion à méditer…

 

Soixante-cinq ans après l’armistice du 8 mai 1945, je tenais également à insister sur le pardon. Avec mon métier, j’ai appris à travailler avec des entreprises allemandes et je ne saurais assez insister sur la nécessité de ce pardon. Il y a trois ans, dans la cour de Bossuet, je sortais d’une intervention auprès d’une classe de Terminale, lorsqu’une élève m’a pris la main, m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Monsieur, Maman est allemande. ». J’ai posé ma main sur son épaule, j’ai frémi et j’ai pâli.

C’est donc tout naturellement que j’en viens à vous parler de la paix, ce cadeau exceptionnel qui règne chez nous depuis plus de soixante ans. Mesurez la chance qui est la nôtre. Partout ailleurs la guerre a détruit tant d’hommes, a marqué à jamais tant de consciences : en Corée, au Viêt-Nam, en Palestine, en Irak, au Koweït, au Sri Lanka, en Angola, au Congo, au Tibet, au Népal, en Somalie, en Afghanistan. Même en Europe, la paix est menacée, que ce soit avec l’E.T.A. en Espagne, l’I.R.A. en Irlande, ou encore en Bosnie, au Kosovo, à Chypre où des paroles de haine peuvent encore être prononcées. Le rôle de chacun est immense : restez mesurés dans vos paroles, sachez écouter les adversaires et accepter les compromis. C’est le secret de la paix.

Enfin, tout homme, toute femme, traverse une « guerre » durant sa vie et vous aurez à le faire. À quatre-vingts ans passés, j’ai vu tant de familles anéanties par un accident de voiture, j’ai vu tant de personnes mourir de cancer, j’ai vu tant de jeunes paralytiques suite à un accident de moto, j’ai vu tant d’amis détruits par Alzheimer. J’ai vécu vingt-deux ans en Afrique et j’ai partagé tant de leurs problèmes au quotidien. Je pense que chacun, devant l’adversité, peut et va réagir en fonction de ce qu’il a construit, structuré et discipliné sur ses deux « jambes ». C’est le but ultime de ce témoignage : l’Homme peut et doit se préparer à affronter les épreuves qui ne manqueront pas de jalonner son existence.

 

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