MON 68 À MOI

 

 

Classe de quatrième au collège Notre-Dame de Brive. Une année presque comme les autres : interdiction du pantalon (ce qui forçait certaines à se changer en quatrième vitesse avant d’entrer dans l’établissement), port souhaité de hauts (le terme T-shirt était tout nouveau) "recouvrants", y compris pendant les cours de gymnastique.

 

En résumé : une année, comme les deux premières du collège, sauf qu’un événement national, voire mondial, sourdait : nous étions dans l’année scolaire 67-68. Nous avions (rappelons pour les néophytes que Notre-Dame était alors une école de "filles") entre 12 et 14 ans. Des pré-adolescentes, dirions-nous aujourd’hui. Désireuses d’émancipation, lectrices pour la plupart de "Bonjour Tristesse" et parfois rebelles. Mais ce ne fut pas notre année côté révolution collective.

 

Lorsque le fameux mois de mai arriva, nous étions pourtant pour la plupart à l’écoute et ce qui se passait à Paris ne nous laissait pas indifférentes. Finies les discussions oisives : nous parlions de politique et rêvions de faire notre révolution à nous. A notre niveau en tout cas. Malheureusement, rien ne semblait pouvoir jamais bouger dans cet établissement. Les jours de mai s’égrainaient. Nous arrivions chaque jour avec notre lot d’informations. Certaines, dont des frères ou voisins plus âgés assuraient notre "délivrance" prochaine, nous racontaient les grèves à d’Arsonval, les AG… Nous rêvions en lorgnant à travers les carreaux sales, le moindre bruit ou incident annonciateurs

 

La Révolution était là


Et puis Le Jour est arrivé. Du moins y croyons-nous pour certaines (d’autres étant, cela va de soi, étrangères à ce qui se passait). Cela devait être juste autour du 8 mai. Nous étions au rez-de-chaussée en cours de… (je ne me souviens plus de quoi ni du professeur, signe que l’Evénement a primé par rapport au quotidien). Des bruits, des voix fortes, des chansons dehors… De plus en plus proches. Nous nous sommes levées, et fortes de nos intuitions, avons réussi à regarder par la fenêtre puis pour certaines, à se glisser à la porte et même à l’ouvrir pour entendre et regarder aux premières loges. Je m’y croyais. Des (sans doute un seul) haut-parleur(s) tonitruaient que "La Révolution était là", que "les lycéens mais aussi les collégiens devaient être solidaires des étudiants", et qu’il était temps de "libérer l’école Notre-Dame". Le souffle tant attendu était là. Juste de l’autre côté de la cour, derrière les murs (qui nous paraissaient très hauts) de l’école. De l’autre côté, étaient nos sauveurs, ceux qui allaient nous permettre de participer à ce grand mouvement salvateur.

 

Dehors, immédiatement !

 

Les cris se sont amplifiés. Certaines d’entre nous ont réussi à sortir dans la cour et rejoindre les plus grandes, les lycéennes. Quelques-unes s’approchèrent des "murs de la liberté". Il me semble me souvenir que les chants de victoire se mêlaient de chaque côté. Nous avons vu des échelles dépasser du côté de notre cour et des jeunes garçons (pour nous des Dieux) commencer à escalader. Inutile de raconter l’atmosphère. Nous y étions… Presque. Car une voix de ténor a coupé court aux espoirs ambiants. “ Dehors ”. “ Immédiatement ”. Du perron, Mademoiselle Grandin s’est dressée, impériale. Elle a traversé en grandes enjambées la cour : elle a alors fait basculer la première échelle qui venait d’être dressée de notre côté de cour pour faire tomber une puis deux puis trois… des échelles posées contre le mur extérieur. Tout simplement en vociférant à nouveau son “ Dehors ” accompagné d’un “ Et que je ne vous revois plus… ”. Le qualificatif “ bande de scélérats ” étant peut-être dû à ma mémoire subjective. 


Le résultat fut implacable : en moins de dix minutes, Mademoiselle Grandin avait balayé hors de son école toute tentative de rébellion soixante-huitarde. Sa réputation de dame de fer n’en fut qu’augmentée et notre envie d’ “ y ” être refoulée.

 
Je me suis vengée quelque part d’avoir été privée de ce mai 68 foisonnant. En mai 73, alors étudiante en Fac de Lettres à Limoges, je brandissais fièrement un drapeau : “ 5 ans déjà, coucou nous revoilà ”. Mais 5 ans trop tard…

 

Catherine de Beaumont-Toussaint
(Primaire et Collège à Notre-Dame, Lycée et Bac en 1972 à Bossuet)

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