Les mutins de l'armistice

 

 

 

 

 

 

 

Dans le Bulletin 2007, Charles PEYRAMAURE (45) avait raconté (en résumé) ses souvenirs des journées des 8 et 9 mai 1945, vécue par un pensionnaire. Voici le récit intégral :

 

(Avant-propos pour mieux comprendre les circonstances des deux journées des 8 et 9 mai 1945)

 

Bientôt six ans que la presque totalité des pays européens, les Etats-Unis, le Japon et l’Asie du sud-est se livrent à la plus grande tuerie depuis les origines de l’humanité.

Bientôt six ans que j’ai entendu ma mère hurler une journée durant, comme une louve blessée. C’était le 2 septembre 1939. J’avais douze ans. Ce n’est que plus tard que j’ai compris sa douleur à l’annonce d’une nouvelle mobilisation générale qui lui faisait revivre la guerre de 1914. Alors âgée de onze ans, aînée de quatre sœurs, une mère illettrée, un père gravement mutilé, elle fut chef de famille bien avant l’âge.

Au même âge, ma vision de la guerre passait par les images des deux volumes spéciaux de la guerre 14 – 18 édités par la revue L’Illustration, documents que j’avais longuement parcourus les jeudis matin d’hiver où ma mère me consignait sous l’édredon, à l’abri du froid.

Devant les menaces d’Hitler, les politiciens nous rassuraient. Qui pouvait franchir la ligne Maginot fortifiant notre frontière de l’Est ? Les Allemands justement qui, pour avoir conçu une stratégie et des matériels nouveaux se jouèrent de nos positions et du blindé isolé soutenant les fantassins, pour écraser les barbelés.

S’autorisant une énième violation des « règles internationales », Hitler culbutait nos armées et les acculait à un armistice honteux. J’ai le souvenir de mes larmes de dépit à l’écoute de la voix chevrotante de Pétain. J’avais treize ans et demi.

La France était coupée en deux. Nous étions en zone libre. Après le choc de l’exode, la torpeur de l’adaptation aux nouvelles conditions de vie. Et la découverte des nouvelles formes de guerre, avec des civils exposés aux bombardements aériens massifs et traqués par des systèmes policiers dont nous ne devinions pas les réelles intentions.

Après le débarquement américain en Afrique du Nord et l’invasion de la zone libre en novembre 1942, les exactions de l’occupant deviennent quotidiennes et le sol limousin porte encore de nos jours les traces sanglantes des chenilles des blindés nazis...

 

Mardi 8 mai 1945

Alors, oui ! le 8 mai 1945 c’était l’amorce de la fin d’un cauchemar vécu par des centaines de millions d’êtres humains. La libération des peurs méritait bien une liesse exceptionnelle partagée par les citoyens de tous âges.

Sauf pour les pensionnaires de l’Ecole Bossuet… Nous allons voir pourquoi bientôt. Mais auparavant, il est bon de savoir comment vivaient les pensionnaires dans cette période trouble.

 

Entré en 6ème en octobre 1938 avec trois jours de retard dû à un coup de froid, du fond de mon lit, j’enviais ceux de mes amis locaux qui avaient déjà intégré la pension. Je ne fus pas longtemps à déchanter ; la veilleuse blafarde du dortoir, la pendule du vestibule sonnant les ¼ d’heure, la cloche matinale du réveil, scellée dans le béton juste au-dessous de mon lit et secouée par le bras vigoureux du Préfet de discipline, l’abbé Laborie, me firent regretter la quiétude du cocon familial.

Les provisions personnelles étaient interdites, mais le pain blanc du petit déjeuner, agrémenté d’un carré de margarine vendu par les religieuses, n’apaisèrent pas ma déconvenue.

Et puis l’esprit de fronde fit son œuvre. Le moule de la discipline soumit les plus récalcitrants.

 

Le régime des sorties, en uniforme noir à boutons d’argent frappés de l’aigle de Bossuet, vaut la description : 

  • Le jeudi, de 12h à 17h avec un parent proche ou une personne accréditée (correspondant). 

  • Le dimanche - après la grand-messe, c’est-à-dire à 11h - et retour à 17h pour les vêpres. 

Une fois tous les 15 jours, à la condition, bien entendu, d’avoir les notes de discipline satisfaisantes.

 

2 septembre 1939 : la rentrée réserve des surprises. La mobilisation a requis de nombreux professeurs. Le Préfet de discipline est un certain abbé Bozon, au visage rondouillard qui lui valut le surnom de La Lune, en référence à une publicité de pâtes du même nom.

Les deux classes de 6ème sont regroupées en une seule sous l’autorité du Père Jaulhac (dit Père Jo). Parmi nous, un réfugié flamand au nom imprononçable et à l’accent irrésistible autour des quelques mots de français dont il disposait.

Et puis tout s’installe. Les restrictions influent beaucoup sur les menus et les rations qui saturent rarement nos jeunes appétits. Les caisses à provisions font leur apparition sous le préau, à côté de la boîte à cirage. Mais les colis se raréfient. Les fils de cultivateurs font figure de privilégiés.

Chaque matin, un petit commando, choisi parmi les meilleures voix de la chorale, hisse les couleurs en chantant « Maréchal nous voilà ».

Le jardin de l’Econome voit ses plates-bandes bouleversées par les abris contre les bombardements. Les communications deviennent de plus en plus difficiles. Plus question de sorties du dimanche, sauf à avoir un correspondant sur Brive, ce dont s’acquittent souvent des familles d’externes.

 

En novembre 1942, tout bascule. Les Américains débarquent au Maroc. Les Allemands envahissent la zone libre pour se porter sur la Méditerranée. Sabordage de la flotte à Toulon. Attaque des marins de la Home Fleet sur la base de Mers-El-Kébir. Depuis juin 41, Hitler s’évertue, en vain, à maîtriser les troupes des forces soviétiques. Depuis juin 42, stoppé à El-Alamein, Rommel en découd avec Montgomery dans le désert de Lybie.

La présence des troupes allemandes en France se fait de plus en plus lourde, la Résistance de mieux en mieux structurée et augmentée de nombreux réfractaires au S.T.O se manifeste de plus en plus souvent par des actions de sabotage ou d’attaque sur des convois militaires, au point qu’Hitler, au début 44, lance à la poursuite des « terroristes » une unité de la Wehrmacht (division Bremmer) qui, partant de la région bordelaise va ratisser vers l’est, la Dordogne et la Corrèze (qualifiée de « petite Russie »).

 

Février 44. Il neige sur Brive. Nous sommes en étude de 13h. Soudain par les vitres sous la galerie principale, apparaît un képi d’officier allemand. Seule apparence du soldat qui accompagne le Supérieur, l’abbé Beynel (successeur de l’abbé Mamy) pour visiter les lieux.

Le lendemain matin, la décision tombe : réquisition des ¾ de l’établissement. Toutes les classes sont licenciées, sauf Première, Philo et Maths Elem. Notre espace est réduit à un dortoir, une étude, trois classes et un tiers de la cour des Petits.

Ce qui nous vaudra trois mois de cohabitation avec l’ennemi qui se lave torse nu en dépit du froid, dans les lavabos de la cour, égorge dans la cour des Grands les cochons ramenés des opérations de ratissage contre les maquis. Une cuisine roulante est installée dans la cour des Grands, à côté d’une plate-forme de D.C.A légère. L’effectif n’est pas de première jeunesse. Nous remarquons de nombreux crânes grisonnants.

 

Et puis, le 6 juin, l’espoir renaît. Les Alliés ont débarqué en Normandie. La division blindée Das Reich, mise au repos à Montauban après sa campagne sur le front russe, entame sa remontée vers le nord, traverse Brive sans accro, mais s’illustre sinistrement à Tulle et Oradour.

Dans cette agitation, nous avons passé notre 1er bac, épreuve qui, traditionnellement, se déroule dans la préfecture, mais faute de moyens de transport, les autorités improvisent sur place. A l’Ecole Jeanne d’Arc, nous ne passerons que l’écrit. La date exacte m’échappe n’ayant jamais reçu de diplôme (pas plus que pour la 2ème partie du bac).

Seuls souvenirs, le dimanche 4 juin, je remportai trois épreuves d’athlétisme à l’occasion de l’inauguration du stade de l’A.S.P.O (Gaëtan Devaud).

 

Le samedi 17, je suis en train de rassembler des foins, en bordure de route avec ma mère et mes grands-parents. Il est 17h quand un lointain bruit de moteur attire ma curiosité. Je m’avance pour voir déboucher une colonne motorisée, camouflée, qui roule au pas. J’annonce : c’est des Allemands ! Mon grand-père : « surtout ne cours pas ». Il m’a sans doute sauvé la vie. En effet le mitrailleur du command-car me suit dans sa ligne de mire, le doigt sur la gâchette.

Quelques minutes plus tard, nous percevons les tirs destinés aux maquisards s’échappant du village de Ceyrat pour gagner les gorges du Vaysse. Certains sont faits prisonniers et la colonne continue sur Voutezac et Orgnac où elle renouvelle ses exactions.

 

Le 15 août, les Américains débarquent sur la Côte d’Azur et Brive se libère.

1er octobre : la rentrée s’effectue normalement ; les locaux ont été remis en état. Mais la guerre continue. Les Alliés sont soudain pris à la gorge dans les Ardennes belges par une furieuse contre-attaque de blindés. Il leur faudra un mois pour reprendre la main. Ouf ! L’étau se resserre.

 

Et le 8 mai arrive.

Les flonflons des réjouissances de la ville nous parviennent en écho des collines et nous nous doutons bien qu’il se passe des choses extraordinaires à notre insu. 
Le Préfet de discipline (Laborie) nous réunit pour nous faire part de la décision du Supérieur (Beynel), à savoir :

  • les cours sont suspendus,

  • les externes sont renvoyés chez eux,

  • par contre les pensionnaires sont gardés dans l’établissement pour participer à la cérémonie de la Communion solennelle prévue pour le jeudi 10 mai. Argument : notre présence est indispensable. Cette cérémonie étant programmée depuis longtemps, les familles des communiants ont retenu des salles de restaurant et Monseigneur l’évêque de Tulle a réservé cette date pour présider la cérémonie.

Durant deux jours avant la cérémonie nous étions en étude libre et récréation, avec une sortie promenade l’après-midi.

En conséquence, le mardi 8, dans l’après-midi, les pensionnaires de la division des Petits (6ème, 5ème, 4ème) sont dirigés vers l’Ile du Roi par « Curaillon » surveillant séminariste en soutane. Cet endroit de la rive droite de la Corrèze, devenu zone artisanale, avant le pont de chemin de fer, était marécageux l’hiver mais réserve de fraicheur l’été. En ce 8 mai, il faisait un très beau soleil de printemps.

La division de Grands est dirigée à l’ouest, jusqu’à un établissement qui existe toujours (café chez Jacques) situé à la barrière du Teinchurier. C’était alors un bistrot, installé sans doute lors de la création de la première ligne de chemin de fer Paris- Toulouse, passant par St Yriex et Nexon. Le soleil aidant, certains s’allongèrent dans l’herbe fraiche, d’autres, disposant de quelque avoir, se risquèrent à fêter l’événement au vin blanc et rentrèrent un peu éméchés.

Au retour, vers 18h, c’est l’effervescence : les Petits se sont sauvés vers 15h au nez et à la barbe de leur surveillant, pour aller en ville participer à la liesse populaire. Sauf un ! Ils ne rentreront que par petits groupes immédiatement consignés. Ils ne sont pas présents au réfectoire et dineront plus tard.

Cette initiative audacieuse des juniors nous humilie presque ! Au point qu’ayant appris que dans la soirée, devait arriver en gare un train de prisonniers libérés, en délégation (Jacques Deshors, André Morel et moi-même) nous allons demander au Supérieur la permission de nous joindre à la population.

A notre étonnement, vu les événements de l’après-midi, elle nous est accordée contre notre parole que nous serons de retour au plus tard à 23h. Nous (35 pensionnaires) nous voilà donc partis en courant vers le centre-ville.

Première surprise : à l’école professionnelle (actuel Cabanis), le concierge nous apprend qu’il n’y a plus personne dans l’établissement. Même réponse au lycée de garçons (d’Arsonval). Nous piquons sur Notre-Dame, juste au moment où une religieuse ouvre la petite porte pour faire sortir un groupe de pensionnaires, retenues pour les mêmes raisons que nous. Certaines d’entre elles ont un frère parmi nous. Au nez et à la cornette de la Sœur, nous enlevons les Sabines consentantes et bras dessus bras dessous, nous remontons vers le collège des filles, devenu l’actuelle mairie.

Toutes les portes sont ouvertes. Nous envahissons l’établissement pensant trouver d’autres partenaires. Personne, sauf deux externes de Première, venues potasser après dîner, qui terrorisées, s’étaient réfugiées sous les toits, dans les placards à chaussures. Elles se joignent à notre monôme qui remonte jusqu’à la gare, noire de monde, où nous passons presque inaperçus. A 23h nous étions de retour en dépit des flonflons qui ruisselaient tout le long de la route de Bordeaux jusque dans nos dortoirs - Le sommeil est long à venir !

 

Mercredi 9 mai

Lever, petit-déjeuner, étude libre, récréation se déroulent au rythme habituel. Dans la cour, de petits groupes se forment, des conciliabules s’établissent. Personne ne joue. Les pions eux-mêmes, l’air maussade, suspicieux, tournent en rond essayant de percevoir les propos s’échappant des groupes. La conspiration s’établit peu à peu. « Si nous allons en sortie-promenade, nous réaliserons la même échappée que les Petits la veille ». Cette volonté collective a été renforcée par le constat que nous avions fait la veille : nous étions sans doute (avec N.D Jeanne d’Arc) les seuls établissements en France à n’avoir pas donné congé à leurs pensionnaires.

Ainsi donc, vers 14h, nous voilà partis, en colonnes par deux. Destination : Chèvrecujols, sur les hauts de St Antoine, surveillés par Nestor, un pion civil qui doit son surnom à son appendice nasal busqué et fort développé, qu’il balance régulièrement de droite à gauche en déformant ses joues et en reniflant.

Il fait très chaud. Arrivés là, nous nous étalons à l’ombre par petits groupes pour donner confiance à Nestor. Beaucoup ont retiré leurs chaussures. Il a été convenu qu’un signal sifflé serait donné par un responsable ayant observé le cycle de ronde du surveillant dont la vigilance s’engourdit devant notre apathie calculée. Certains tapent calmement le carton.

 

Soudain la trentaine de gaillards se lèvent d’un bond et plongent à toutes jambes vers la N. 20 et le centre-ville. Je revois encore Jean Boutot de Pompadour, grand dégingandé qui grandissait plus vite que ses pantalons, courant sur ses chaussettes, ses immenses bras battant l’air, chaussures en main, qu’il n’avait pas eu le temps d’enfiler…

La course dura jusqu’au pont du chemin de fer. Le temps de s’assurer que Nestor ne suivait pas, de reprendre nos respirations et de savourer la réussite de cette première étape, nous nous avisons : 

  • que notre groupe (35) était trop important, donc trop voyant, 

  • qu’il était trop tôt pour entrer en ville ; le temps pour Nestor de rentrer à pied et d’aviser la direction ; sensibilisés par les événements de la veille, les profs sur le pied de guerre pouvaient rapidement sillonner à vélo les rues de Brive et nous surprendre par petits groupes, 

  • qu’il était donc nécessaire de nous fractionner par classe, un responsable étant désigné, et de rester à couvert jusqu’à l’heure du dîner et de ne rentrer en ville que vers 19h, 

  • que nous nous retrouverions tous à minuit au garage du Père Bouyssonie, seul à posséder une petite 201 Peugeot – le garage était un petit bâtiment en parpaings, construit à l’angle du jardin et de la cour des Grands. On y accédait par la rue Danton.

 

Après ajustement des montres (comme dans l’armée), séparation. Et nous voilà partis en direction du Rocher Coupé (route de Collonges) où nous restons dans les bois de châtaigniers jusqu’à 19h Ambiance joyeuse et solidaire, à part Maurice Eguizier, mon cousin, qui nous suit à contrecœur et tente de nous donner mauvaise conscience.

Retour en ville, l’estomac vide. Nous disposons d’un pécule suffisant pour convaincre le patron de l’hôtel de Montauban de nous servir à dîner dans une petite salle retirée. Agapes modestes mais suffisantes pour galvaniser le moral du groupe qui se fait le serment de se retrouver tous les dix ans. Serment qui, bien sûr, ne fut pas tenu. Mais nous étions dans l’euphorie d’un moment unique, partagée par la population qui déambulait dans les rues… jusqu’à l’heure de la rentrée.

A minuit, nous étions tous au rendez-vous. C’est en silence et en rangs par deux (ah ! l’esprit de discipline des mutins…) que la colonne remonta la rue Bossuet pour franchir la petite porte (le portail n’était ouvert qu’exceptionnellement – les lauriers qui longent la grille existaient déjà) Au moment où nous franchissions la porte (j’étais en tête avec Jacques Deshors), une ombre surgit de derrière la haie. C’était le Supérieur. Il nous questionna de sa voix chevrotante où pointait l’inquiétude : 
- « Vous êtes tous là, mes enfants ? » 
Sur notre réponse affirmative, il ajouta : 
- « Rendez-vous au dortoir calmement ».

 

Arrivés au milieu de la cour d’honneur, sortent de deux véhicules (sans doute de l’évêché) Rémy, dit le matheux (civil du nord, réfugié en 40 et prof de Maths Elem) profil et gabarit de boxeur qu’il fut, et l’abbé Tavé, prof de physique chimie, autre colosse mais en soutane.

Certainement étaient-ils postés là pour une intervention, manu militari, si nécessaire. Nous ne leur en avons pas donné l’occasion. 
Notre dortoir étant le plus éloigné de l’entrée, notre arrivée qui était souhaitée discrète se transforma en un énorme piétinement sur le sol bétonné de la galerie et de l’escalier, capable de réveiller tout l’établissement. Heureusement personne n’avait encore fermé l’œil. Le Préfet Laborie, le visage fermé comme un coffre-fort surveillait sans mot dire jusqu’au dernier couché. Bonne nuit les petits !

 

Jeudi 10 mai

C’est la cérémonie. Pour elle, c’est la trêve. Tout le monde fait comme si rien ne s’était passé. Sauf l’abbé Tavé, par ailleurs maître de la chorale, qui fait savoir aux choristes qu’il se passera d’eux. Il sera donc seul à chanter psaumes et cantiques avec le soutien de l’abbé Bonneval, titulaire de l’harmonium, et de Francis Billot, le seul à ne pas s’être évadé mardi. Je fus de ceux qui purent sortir jusqu’à l’heure des vêpres. En rentrant, j’appris qu’il n’y avait pas eu de promenade, les pensionnaires étant consignés dans leur cour respective. Chez les Grands, une fronde avait pris l’initiative de brandir des panneaux improvisés qui clamaient :

NESTOR BAT CURAILLON 35 à 28 
Un score de match de rugby ; les nombres représentaient les évadés surveillés par l’un et par l’autre. 
Par ailleurs, dans cette agitation séditieuse, quelques-uns imaginaient quelles étaient les sanctions qui nous guettaient. Nous étions à la veille des vacances de Pentecôte. La pire des hypothèses était que nous soyons retenus durant les trois jours habituels.

 

Vendredi 11 mai

Première heure de classe. Le Préfet de discipline convoque tous les pensionnaires chez le Supérieur. Nous voilà tous entassés autour de son bureau attendant le verdict. Commence alors une longue homélie larmoyante (c’est son style) d’où il ressort que le conseil de discipline réuni en la présence exceptionnelle de Mgr l’évêque, s’est résolu, après une longue controverse, à nous renvoyer dans nos familles pour une période de quinze jours. Nous devions immédiatement :

  • Repasser par nos classes pour prendre un programme de travail de révision (le bac était dans un mois).

  • Faire nos bagages et gagner les gares S.N.C.F et autobus pour le plus prochain horaire de départ, nos parents ayant été prévenus de cette décision par télégramme.

 

A cette annonce tellement inattendue, ce fut une explosion de joie contenue, clins d’œil complices, pressions de coudes, etc. comme un sentiment de revanche. La cage s’ouvrait enfin et ce fut l’envol. Deux d’entre nous, originaires de Neuvic, n’ayant aucun moyen de transport furent hébergés dans des familles proches.

L’accueil de mes parents fut nuancé. Ma mère me reçut à bras ouverts, regrettant sincèrement que je n’aie pas pu partager leurs folles heures de réjouissance collective. Mon père, lui, craignait de voir compromises nos chances de réussite. Craintes en partie fondées puisque, en ce qui me concerne, je dus attendre la session de rattrapage de septembre pour conclure dignement mes humanités.

 

Charles Peyramaure

© 2015 P.-J. Lescure / Association des Anciens de l'Ensemble Scolaire Edmond Michelet     l        Webmestre      l          Mentions légales